Toute forme de progrès recherche, à terme, le plaisir,
l’idée lointaine du bonheur. Ce que s’acharne le progrès à obtenir, voilà qui
est parfaitement voilé, opaque. Car le progrès court vers quelque chose qu’il
ignore. Et pourtant il a su précisément ce que c’était que cette chose qu’il
veut atteindre. Cette chose lui a été donnée, originairement. Il l’a vécue, et
il veut la vivre à nouveau, intensément, à défaut de l’avoir perdue. Cette
chose qui le fait suer et qui le détend, quand ayant fini son travail il l’imagine
toute proche, il la désire. Ce qu’il désire pourtant, est nécessairement
brouillé, imprécis. Il l’a eu, il le connait, et il y pense tout le temps. Il y
pense tellement qu’il l’oublie, mais son but l’anime, le possède. Cette chose
originaire, il sait qu’elle lui a été donnée
Le grand malheur du progrès, c’est qu’il détruit lentement
la chose originaire, et qu’il s’empêche totalement de la retrouver, à raison de
l’avoir détruite. Il eût suffit qu’il cesse de s’activer, pour l’obtenir. Mais
la chose eût été trop imprécise pour qu’il s’en contente. Il est plus facile de
s’acharner à l’obtenir que de souffrir son absence. Le progrès est ce principe
de destruction de la chose qu’il recherche, qui l’anime, et de création de son
propre enfer chargé d’illusions. Ces illusions là ne le laissent pas
tranquille, parce qu’elles ne sont pas claires, mais torturées : elles
sont le principe d’inquiétude.
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